10/12/2004

Les mystères des "maladies folles"


« Comprendre les mystères des maladies folles ».

Jean-Philippe Loeffler est plus à l’aise quand il cultive ses orchidées, bricole dans sa maison de Berstett, cherche des champignons ou fait la cuisine pour ses amis que devant des micros, des caméras et des journalistes. Il est comme paralysé par l’ampleur et l’importance de ses recherches. Il a l’humilité des gens qui prennent ce qu’ils font très au sérieux sans se prendre eux-mêmes au sérieux. Il préfère le faire au faire-savoir, l’être au paraître. « Il y a tellement de gens qui font des choses extraordinaires », se plait-il à dire « Je ne suis qu’un OS de la recherche. Un petit chercheur, avec une petite équipe dans un petit labo ». En fait, confie-t-il parfois, à ses proches, « mes «origines modestes me collent à la peau . Tout ce que je sais n’est rien par rapport à tout ce que je ne sais pas. Et tout ce que je fais n’est rien par rapport à ce que je voudrais faire »

l Comment vous est venue votre vocation de chercheur ?
« A l’âge de dix ans, en jouant avec la panoplie du parfait petit chimiste qu’on m’avait offert en cadeau. Tout a explosé. J’ai failli mettre le feu à la maison. Ce n’est pas chercher qui me passionne : c’est comprendre, décrypter des mécanismes mystérieux, percer des énigmes. La nature en est pleine ! tant de choses nous restent inaccessible. »

l Quelle est votre formation ?
« J’ai effectué des études de physiologie à l’ULP de Strasbourg où j’ai soutenu mon doctorat en 1984. J’ai ensuite eu l’occasion de conduire des recherches au prestigieux institut Max Planck de Munich en Allemagne ainsi qu’aux Etats-Unis à Harvard et à la Mount-Sinaï Medical School de New-York. C’est d’ailleurs là que j’ai enseigné la Neurobiologie de 1987 à 1995 après avoir été nommé professeur invité.

l Vous n’êtes pas professeur ; C’est l’un de vos regrets ?
« Oui et non. Oui parce que le titre me faciliterait parfois bien des choses, m’ouvrirait des portes qui restent souvent fermées, engendrerait davantage de reconnaissance dans l’environnement universitaire. Cependant, je préfère me consacrer à plein temps à un travail de recherche qui me passionne. »

l Vous dirigez un petit laboratoire, dites-vous. Est-ce un handicap ?
« C’est surtout un atout. Les petites unités ont l’avantage de l’homogénéité. On y développe un authentique esprit d’équipe. Nous ramons tous dans le même sens. Il y a un minimum de pesanteurs bureaucratiques. Et le maximum de souplesse. Notre atout principal, c’est la complémentarité des membres de l’équipe. Des chercheurs, des enseignants, des médecins, des praticiens…Ce qui nous manque, ce ne sont pas les effectifs : ce sont les moyens en matériel et en soutiens logistiques. Nous n’avons pas de secrétariat, par exemple. Nous sommes tous condamnés à faire à la fois les courses, la cuisine et la vaisselle…Nous avons trop de tâches qui sont faites par nécessité au détriment de notre raison d’être : la recherche. C’est en cela que l’association AREMANE peut nous aider très sérieusement. »

l Vous allez devoir vous exposer davantage, vous médiatiser, comme on dit..

« C’est le revers de la médaille. Mais c’est pour la bonne cause. Ce n’est pas moi qui suis responsable du système dans lequel nous vivons. Pour recevoir des aides, décrocher des contrats, obtenir des financements, il faut être connu et reconnu . Ce n’est pas une affaire d’ego, c’est une impérative nécessité. Je déteste la frime, les paillettes, le paraître, tous les défauts de la société-spectacle. La notoriété que nous essayons d’accroître est d’abord une crédibilité. Nous ne ferons pas n’importe quoi. J’ai eu la chance de me lier d’amitié avec d’excellents professionnels des média et du monde des affaires. Je leur ai exposé mes problèmes. Ils m’aident. Leur soutien m’est déjà précieux. Nous verrons l’efficacité des démarches. Une chose est sûre : d’ores et déjà la création de l’AREMANE permet une plus grande sensibilisation de l’opinion et des décideurs aux fléaux de ces « maladies folles ». Ce seul résultat est une première récompense de leurs efforts et des nôtres. »

l Comment résumer les activités de votre laboratoire en un langage clair ?«Notre champ d’activité , c’est la mort neuronale. Nos neurones sont faits pour vivre au moins 120 ans. Pourquoi s’altèrent-ils, dégénèrent-ils parfois aussi vite, et d’une façon aussi inégale d’une personne à l’autre ? Telle est la question. Une question qui en soulèvent bien d’autres… Autour de cette question, nous faisons de la recherche fondamentale, essentielle et malheureusement trop négligée d’une façon générale, de la recherche appliquée sur les secteurs très spécialisés, un travail de formation et d’enseignement. »

l Quelques chiffres pourraient nous donner un aperçu de ce que vous avez, déjà fait. Combien de brevets avez-vous déjà déposé, par exemple ?
« Neuf en quatre ans. La plupart concernent des tests de dépistage précoce des maladies neuro-dégénérative, ce qui est très important pour les malades et leurs entourages. Nous avons également publié 43 communications dans des revues scientifiques reconnues mondialement. Pendant cette même période, nous avons fait 65 communications sans actes, participé à une douzaine de conférences internationales, participé à huit ouvrages scientifiques, animé cinq conférences « grand public ». Au niveau de l’enseignement, nous avons encadré six thèses de doctorat, accompagné sept étudiants de troisième cycle, reçu des dizaines de stagiaires. Mais le quantitatif n’est rien. C’est le qualitatif qui importe le plus. »
l Pourquoi vous être installés à la Faculté de Médecine ?
« Parce que nos recherches sont de plus en plus médicalisées . La recherche qui est menée dans notre unité suit une trajectoire qui, à partir d’études fondamentales (signalisation intracellulaire de la mort neuronale), s’est orientée vers les pathologies neuro-dégénératives, avec, pour le futur, des objectifs à la fois diagnostiques et thérapeutiques. La pluridisciplinarité, associant chercheurs et cliniciens de terrain investis dans la recherche, nous semble être un gage d’interactions fécondes et de réussite. »

l Vous pouvez travailler effectivement avec la Faculté de médecine et les Hôpitaux ?«
C’est le but même de notre installation à la Faculté de médecine de Strasbourg. Avec les hôpitaux, nous menons une expérience pleine d’enseignements à Paris. Cette étude inclut une série de patients atteints de SLA, recrutés au centre SLA de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, ainsi que des patients contrôles provenant de chirurgies orthopédiques, et des patients atteints d’autres pathologies neuromusculaires. Les biopsies musculaires non invasives sont réalisées chez les patients sous anesthésie locale à l’hôpital, puis les échantillons nous sont envoyés au laboratoire pour pratiquer les analyses. »

« Les gènes identifiés comme étant régulés chez les patients atteints de SLA sont ensuite étudiés en détail chez la souris trans-génique par les techniques utilisées en routine au laboratoire (biologie moléculaire, techniques morpho-fonctionnelles, transfection etc…). Cela leur permet de démontrer la signification fonctionnelle de nos résultats, et de progresser dans nos recherches si complexes. »

l Cela ne soulève-t-il pas d’épineuses questions d’éthique ?
« Les questions d’éthique sont constamment présentes dans toutes nos expériences et dans toutes nos démarches. Les recherches que nous conduisons en coopération avec l’hôpital de la Salpêtrière ont déjà été soumises et approuvées par le comité d’éthique de l’hôpital. Une demande similaire a également été déposée auprès du comité des hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS). Par ailleurs, tous les travaux sur les animaux sont soumis à l’approbation du comité local d’expérimentation animale de Strasbourg. Nous savons que la fin ne justifie pas tous les moyens, mais il faut savoir concilier éthique, législation et obligation de résultats. Les modalités sont toujours difficiles, mais les finalités sont vitales.
En l’occurrence, il s’agit de caractériser en détail les changements précoces du transcriptôme musculaire (c’est-à-dire de l’ensemble des gènes exprimés dans les muscles) dans la SLA afin d’identifier de nouveaux marqueurs moléculaires utilisables pour le diagnostic ainsi que des cibles potentielles pour de nouvelles thérapies. Dépister pour soigner ! »
l Vous travaillez de plus en plus sur des tissus humains…
« Il faut bien. Les souris ne suffisent pas… Nous avons le projet de réaliser de façon prospective et dans le cadre législatif actuel, une banque de tissus neuropathologiques. La constitution de cette banque dans les années qui viennent devra se faire en connexion avec le Centre de Ressources Biologiques (CRB), en cours de mise en place aux HUS (Hôpitaux universitaires de Strasbourg) et seul susceptible d’acquérir des tissus humains selon une procédure d’assurance-qualité qui garantisse le consentement et la sécurité des personnes, la protection de l’environnement et la traçabilité du tissu.
Cette stratégie permettrait de fournir pour la recherche des tissus émanant de patients pour lesquels on dispose de données cliniques validées (épidémiologiques, sémiologiques, diagnostiques), avec l’assurance que le prélèvement, la conservation et la distribution répondent à des exigences de qualité et de conformité aux dispositions. Outre la conformité avec la législation en vigueur, la réalisation d’une telle banque permettra de disposer de matériel congelé, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le concours des associations de malades concernées sera également recherché. »

l Vous travaillez sur des tissus humains vivants ou morts ?
« En terme d’affections neuro-dégénératives l’anatomie pathologique reste, à l’heure actuelle, le seul moyen d’affirmer le diagnostic. Les biopsies de tissu nerveux sont un geste invasif, qui n’est jamais envisagé en l’absence de traitement étiologique de l’affection soupçonnée. C’est donc à l’autopsie qu’il faut avoir recours. Etablir un diagnostic positif, même s’il n’est posé qu’après le décès du patient, est essentiel pour au moins deux raisons :

1)sur le plan de la recherche fondamentale, la vérification sur tissus humains pathologiques, d’hypothèses issues de la recherche fondamentale (dans des modèles in vitro et dans des modèles animaux) est une étape indispensable à leur validation.
2)la mise en place d’essais thérapeutiques avec des molécules à visée étiologique devra obligatoirement vérifier sur des critères neuropathologiques si des sujets ont été inclus à tort, les critères cliniques et paracliniques pouvant être trompeurs.

l On dit que les pratiques de l’autopsie régressent…

« Oui. La pratique de l’autopsie est malheureusement tombée en désuétude presque partout en France. Des voix commencent à s’élever contre les conséquences graves de la perte de cette pratique. A Strasbourg, cette pratique doit être « réactivée », notamment en ce qui concerne les affections neurodégénératives. Cela sera possible grâce à l’existence d’un réseau associant des neurologues, des gériatres et des neuropathologistes motivés qui, pour la plupart collaborent à notre projet de recherche. »

l Vous travaillez directement sur le cerveau ?
« Oui, quand on en trouve…Des cerveaux humains peuvent être obtenus de deux façons : soit lors d’autopsies réalisées dans le cadre de dons à visée scientifique ; soit, le plus souvent, dans le cadre d’autopsies réalisées à des fins diagnostiques, dont les prélèvements pourraient donner lieu à une requalification à visée scientifique. »

l Et si nous parlions finances…
« Sur les quatre dernières années les contrats en réponse à des appels d’offre privés ou publics nous ont permis de générer un fond de fonctionnement de 126.183 €uro y compris les salaires des post-doctorants et de 22.611 €uro d’équipement. Pour chacun de ces contrats, des rapports d’activité sont remis aux comités scientifiques des financeurs. Ces fonds de fonctionnement étant gérés pour la plupart par l’Université Louis Pasteur, un prélèvement de 12 % est effectué. L’ensemble de ces financements contractuels représentent plus de 75% de nos ressources de fonctionnement.
La dotation globale de fonctionnement de notre équipe était de 26.927 €uro par an pour le fonctionnement et de 9.070 €uro pour l’équipement. Après les prélèvement de 8% par les différentes instances (IFR). »

l Et vous auriez besoin de combien de ressources complémentaires ?
« Je ne veux pas vous donner une estimation globale. Nous avons un programme de recherche jusqu’en 2008 qui implique des achats de matériels lourds, des expériences coûteuses, des participations à des réunions internationales onéreuses, des besoins en compétences. L’argent, en l’occurrence, c’est du temps. Du temps gagné pour la recherche, donc contre la maladie. Et contre la mort »

l Vous recherchez quels types de contrats industriels
« Il y a deux types de contrats. Le premier est « léger » si l’on peut dire. Il se rapporte à des offres de compétences, de savoir-faire. Nos quatre enseignants-chercheurs ont des spécialités. Notre expérience universitaire peut servir à des laboratoire pour des entreprises privées et être monnayée dans l’intérêt de notre unité de recherche. »

l Quelles sont ces spécialités « pédagogiques »?
« C’est un peu technique, pardon : les « bases moléculaires de l’apoptose », dont s’occupe Yves Larmet, la « pharmacologie des systèmes » , « l’imagerie confocale & microscope », la biologie cellulaire, la bio-informatique… »

l Et le deuxième type de contrat : il est plus lourd ?
« En argent et en temps, oui. Ce sont des recherches qui répondent à des demandes spécifiques, dans le champ de nos compétences, bien sûr. C’est évidemment très technique. Nous élaborons des offres précises dans un dossier technique et scientifique actuellement mis au point par l’AREMANE. Nous recherchons en priorité, bien sûr, des programmes qui entrent dans notre stratégie de recherche. L’efficacité, c’est la cohérence, la concentration, l’approfondissement. Nous ne vaincrons les « maladies folles » que par la mise en commun de découvertes extrêmement partielles et ponctuelles. C’est bien pour cela qu’il faut considérer tous les laboratoires comme complémentaires et non comme rivaux. »

l La guerre des labos, les rivalités entre chercheurs, la concurrence outrancière et parfois déloyale ne sont pas des inventions de journalistes…

« C’est vrai, les chercheurs sont d’abord des hommes. Connaissez-vous un secteur d’activité ou la confraternité est authentiquement fraternelle? En matière de recherche médicale, les intérêts financiers compliquent encore les choses. Mais la réussite globale est liée à la multiplicité des acteurs. La concurrence stimule, non ? »

l Dans ce contexte, AREMANE constituera un atout pour votre laboratoire…
« C’est le but. Nous verrons plus tard s’il est atteint. Tout dépend tellement de tellement de choses, de facteurs qu’on ne contrôle pas. Mais il n’y a pas de réussite sans foi, sans confiance. Nous avons, en terme de recherche, des ambitions légitimes. AREMANE doit nous permettre de nous doter des moyens de nos ambitions. Notre réussite sera celle de tous ceux qui soutiennent AREMANE »

l Cette initiative ne pose pas de problème au niveau de l’Université Louis Pasteur ?« Toute mon équipe est très fière d’appartenir à l’ULP, qui est reconnue comme l’une des meilleures universités de France et qui est particulièrement performante en matière de valorisation des recherches. Elle est, selon la formule de M . Bernard Carrière son président, une « Université ouverte ». AREMANE s’inscrit dans cet esprit d’ouverture, dans cette politique de dynamisation optimale, dans cette volonté collective de renforcer l’ULP comme un acteur essentiel de la Région et comme un facteur de découverte, d’approfondissement et de diffusion des connaissances Renforcer notre laboratoire, ‘est bien sûr, travailler pour l’ULP, pour l’ULP-Industrie, pour la Faculté de médecine et pour la Faculté des sciences de la vie, pour l’ensemble du pôle alsacien et rhénan qui travaille sur les neuro-sciences. Les présences du professeur Philippe Poindron, le président de « Biovalley », et de Pascale PIQUET de Neurex dans notre comité scientifique sont à cet égard, chargées de signification. »

Propos recueillis par Jacques Déhaire

(Interviewe réalisée en octobre 2003 au moment du lancement de l'association AREMANE)